Francisé en Fabrique
Feb 18, 2014
7 minute read

Cher Martin, merci d’avoir ouvert le débat une fois encore sur la création vidéoludique française. Si divers sites francophiles ont pendant de nombreuses années tenté de faire leur pain de ce qui se fait de beau sous le drapeau tricolore, force est de constater que l’avancement du schmilblick est loin d’être satisfaisant.

Ton article, Made In France, est pour moi une oeuvre d’art, n’en déplaise aux médisants. Pour un type comme moi, ça force l’admiration, parce que c’est clairement une tentative sincère de transmuter une déception en discussion constructive, au lieu de simplement tout rejeter en bloc. Et pour un bipolaire pessimiste comme moi, c’est tout à fait impressionnant et digne d’être retenu.

Mais à la lecture de ce dernier, le malaise s’installe. Des tas de détails me dérangent, sans vraiment que je réussisse à mettre le doigt dessus. Peut-être qu’une partie de la malédiction d’un créatif, c’est de naviguer sans cesse entre le manque de sommeil et l’excès de caféine, tant et si bien qu’il devient tout simplement impossible d’avoir un point de vue clair sur quelque question que ce soit.

Voilà pourtant que je me sens le besoin de ne pas laisser mes revendications intérieures rester lettre morte, et qu’il m’incombe la tâche ardue de les formuler de manière intelligible mais également filtrées de tout dédain latent inhérent à une personne las d’expliquer une nouvelle fois ce qu’il a lui-même encore du mal à cerner…

Alors qu’en France, en politique, on trouve moyen d’inventer de nouvelles rentes pour entrepreneurs plutôt que de simplifier leur statut fiscal, aux Etats-Unis, la question est celle de l’éducation numérique: dans un monde dans lequel l’ordination est un mal nécessaire, n’est-il pas un devoir de société que d’enseigner à nos petites têtes blondes la programmation et ce dès le plus jeune âge?

Et pour une fois, l’aigle et Marianne partagent la même cécité: on se concentre sur la technicité, et on oublie tout le reste. La mouvance indé, pour autant qu’on ose l’appeler comme ça, c’est avant tout l’histoire dramatique de marginaux un peu dérangés qui doivent s’improviser amoureux d’une présence sur une scène virtuelle et incertaine, confrontés sans répit par leurs propres démons et la menace constante d’un public pas toujours tendre.

La quintessence de l’indé à succès, c’est l’art de de conserver sa propre rectitude. De ne pas se laisser couler à pic dans l’océan des haineux. De faire face à ses hantises et de peut-être, tout en concentrant ses efforts sur l’accouchement d’une oeuvre personnelle, atteindre un niveau de transcendance que d’aucuns se résoudraient, finalement, à qualifier d’art.

Mais est-ce vraiment un talent qu’on peut enseigner en écoles? La France s’amourache de cursus et d’académistrivia, de formations et d’arbres morts aplatis censés signifier une sorte d’accomplissement personnel - et ne se pose pas la question de l’inné, de l’inégalité au départ du parcours. Cauchemar de l’Education Nationale - certains sont peut-être tout simplement mieux équipés que d’autres pour un chemin donné, sans en avoir préalablement soumis la requête à l’organisme compétent.

A quoi donc ressemble le héros indé archétype? Dans mon imaginaire de journaliste improvisé, il ressemble plus à un Rimbaud ou un Baudelaire qu’à un Racine ou un Stendhal. Les figures de proues de la scène indépendante américaine nous présentent un spectre plutôt affolant, allant de l’hybris à la maniaco-dépression, de l’extrême isolement à la prostitution sociale, du scepticisme à l’engouement sans limites. C’est un beau bordel, impossible à coucher sur papier (ou grille de pixels), qui échappe les limites de tout article ou reportage qu’on pourra jamais en faire.

Mais revenons au vif du sujet: l’absence de caractère proprement français dans la création locale. Le titre de ma réponse ne s’explique pas uniquement par la facétie, mais aussi par une réalité que, né à la chute du mur de Berlin, je vis depuis 23 ans. La “culture” que je me farcis, enfant des années 90, n’est malheureusement plus “fabriquée en France” depuis belle lurette. Elle est au contraire, traduite (trahie?), sous-titrée, doublée, remâchée, volée, adaptée, inspirée, jalousement copiée, des Etats-Unis.

Bien sûr, j’ai aussi subi la “culture” artificielle et pompeuse, la nouvelle culture française dont tout est à jeter, exp(l)osée par le vétéran Franck Lepage. Et à l’opposé, j’ai appris à aimer, à aduler les monuments intouchables de la littérature et du cinéma français des siècles derniers. Je ne renie nullement mes origines, au contraire, j’en suis nostalgique. Mais pas au point de refuser d’évoluer, pas au point de me restreindre à l’hexagone, pas au point de refuser de me fondre dans le moule globalo-américain pour mieux le faire péter.

Dites-moi Martin, dites-moi de quelle réalité sociale vous souhaiteriez que les créateurs indépendants traitent? Du chômage? De l’évolution du mariage? De l’emprise du virtuel sur le “réel”? Des retards des transports publics? De la montée du fascisme? De l’insécurité dans les rues? Rien de tout cela ne me semble particulièrement exclusif à la France.

Non, moi, ce qui m’intéresse, ce dont j’aimerais parler, c’est des malaises qu’on a appris à internaliser. De la méconnue dépression et ses batailles interminables. Du chaos de la guerre contre la discrimination en général. De la malédiction inavouée de la richesse et de l’europoïdité. De l’aliénation et du “disconnect” (à défaut d’un meilleur terme) culturel qu’un individu peut ressentir. De la futilité des entreprises terrestres. De l’absence de “machine” cohérente contre laquelle rager. Du supplice du choix. De la tragédie et la beauté de l’inutilité.

Mais rien de tout cela n’est particulièrement français - ces thèmes sont tout simplement humains, contemporains, probablement occidentaux mais je suis prêt à parier qu’ils s’étendent bien au-delà de l’ex rideau de fer. Là où d’autres préfèrent voir les différences culturelles, j’aime trouver les points communs - d’admirer une perméabilité telle qu’un américain, un allemand, un finlandais, un suisse et un roumain peuvent partager, en ligne, la même crise existentielle.

Reste l’art du langage, qui reste l’apanage des analystes verbeux plus que des créatifs, à mon grand dam (combien de jeux commerciaux sortent grand au bal ternis de fautes d’orthographe et de style?). Tu n’as pas tort, Martin - on n’exprime pas exactement la même chose en français qu’en anglais écorché, et c’est la raison pour laquelle tout bon traducteur (ce qui se fait rare) est une forme humble d’écrivain. Mais toi-même tu appelles à la globalité, c’est à dire à l’appel d’un public large, sans pour autant trahir ses racines (ou ses molières).

Seulement voilà, à quel degré de diffusion peut aspirer une création francophone de nos jours? Nos hérauts nationaux, tels qu’un Alexandre Astier ou un Bruno Muschio, peinent à transitionner du comique vers des ouvrages qui leurs tiennent plus à coeur (mais font moins rigoler en soirée). Se restreindre au français c’est handicaper sa production et aliéner le reste du monde de manière presque criminelle. Se restreindre à l’anglais c’est capituler au règne de l’idiome dominant (mais de loin pas le plus riche). Comme toujours en création, l’optimalité est une impossibilité.

La création, cette anomalie de l’évolution - inutile au premier abord, élégante peut-être pour cette raison précise, et qui apparaît tout à fait indispensable à la survie de la santé mentale de beaucoup. Ne croyez pas que les créateurs français ignorent les conséquences de leurs choix - leur ajouter une couche de culpabilité supplémentaire ne va pas faire exploser leur productivité du jour au lendemain, bien au contraire.

Quant à l’éventualité de voir éclore une “scène” française du jeu vidéo indépendant (puisqu’apparemment l’actuelle ne suffit pas), je ne retiendrais pas ma respiration. Même aux Etats-Unis, les nombreux évènements à thème vidéoludique sont peuplés de parvenus plutôt que d’innovateurs solitaires. Ceux qui ont déjà réussi, réussi à faire la transition de leur cave créative vers le regard public, réussi à séparer proprement leur facette de prêtre de celle d’artisan, n’ont aucun problème à venir grossir les rangs de manifestations “en vie réelle”, qui, honnêtement n’ajoutent à la scène sur internet qu’un ou deux bons moins de retard.

Non, je ne pense pas qu’on puisse - et c’est heureux - confiner la création derrière des stands, ou sur un podium. Ceux qui s’y targuent combattent la fatalité de leur éclipse, et ceux qui les suivront sont pour l’instant tapis dans l’ombre, torturés par leur désir de s’exprimer, juste une fois, juste pour voir comment ça fait, et en même temps par la crainte de ne jamais y arriver. Les groupes continueront à se former, se déformer, ils resteront épars, et par chance, continueront de se croiser, de se diversifier, d’échanger, de créer, et d’en parler. Et c’est très bien comme ça.